Cet Automne mille-huit-cent-trente était particulièrement rude, si bien que les parisiens n’avaient pas senti le soleil sur leur peau depuis plus de deux semaines. Le ciel sombre et compact semblait peser sur les toits de la ville tel un châle noir sur les épaules d’une veuve. Les événements de l’Été étaient encore présents dans les mémoires, et la nature elle-même semblait morne et abattue comme ceux qu’elle surplombait.
Clémence était l’une d’elle. Son frère était tombé sous les balles de la garde aux barricades de la rue de Richelieu aux premières heures de l’insurrection. Là, sur ces pavés humides et boueux, au milieu de cette ruelle sombre, dans la moiteur d’un mois de Juillet, Pierre s’était écroulé, un trou fumant dans la poitrine. Il avait laissé échapper là un dernier souffle de vie en contemplant ces hauts bâtiments crasseux, éclairés par les plombs fusants, et menant son regard vers le ciel nuageux qu’il s’en allait rejoindre.
Clémence en avait été avertie le lendemain par son mari qui avait pris les armes aux côtés du malheureux. Il était passé entre deux rondes de garde à la barricade, le bras enroulé dans un linge grisâtre ; une baïonnette l’avait atteint. Lorsque son épouse apprit la tragédie qui venait de frapper celui qui avait jadis partagé sa couche, son ligne, son pain ; celui qui fut son chevalier, son héros lorsqu’il la portait sur son dos pour qu’elle ne mouille pas ses jupes les jours de pluie ; son frère aîné, son unique frère, son tout ; Clémence sentit son souffle se couper. Sa tête tournait, elle n’entendait plus, ne voyait plus. Elle s’accrochait à l’épaule de son mari comme un naufragé à sa bouée. Elle serra ses mains frêles sur la redingote de son époux, la mâchoire crispée, hurlant sa haine et sa douleur dans une hystérie que le pauvre homme peinait à soutenir.
Après cet événement, Clémence avait perdu toute envie de demeurer sur cette terre où elle ne trouvait plus ni intérêt, ni attache. Même la présence de Guillaume, son mari, qu’elle avait choisit et qu’elle aimait ne parvenait pas à la sortir de sa torpeur. Même les souvenirs heureux de sa vie n’y faisaient rien. Elle avait beau se remémorer ces instants aussi fort qu’elle le pouvait, son esprit et tout son être restaient comme enveloppés d’un brouillard noir et oppressant.
Elle tentait de ressentir à nouveau la sensation qu’elle avait éprouvée le jour où son regard s’était posé sur Guillaume au pied de la tour SaintJacques. Il faisait beau ce jourlà. Le soleil frappait la tour avec vigueur, marquant ses reliefs et ses détails jusque dans les plus petites alcôves. Son regard se promenait le long de la façade d’un beige éclatant, jusqu’à se que son œil soit attiré par un homme en habit affichant un air perdu. Clémence avait traversé la rue, faisant claquer ses petits pas sur les pavés pour poursuivre sa route mais cet homme s’était approché d’elle avec prudence et distinction pour solliciter son aide ; il cherchait le chemin de l’Hôtel de Ville. Après lui avoir indiqué poliment la direction à prendre, la jeune fille de dixneuf ans à l’époque s’était éloignée, non sans se dire que ce jeune homme était des plus agréables.
Quelques heures après cette brève rencontre, cette journéelà, tandis que Clémence finissait ses emplettes du côté de la rue de Rivoli sous un soleil toujours aussi éblouissant, celuici l’avait aveuglé, lui occultant ainsi la vue du fiacre lancé à vive allure qui fonçait sur le passage clouté dans lequel elle s’élançait. Elle était déjà engagée lorsqu’elle perçut les fers du cheval se presser à grand galop vers elle, accompagnés des cris d’épouvante des passants et du cocher, impuissants. Clémence se souvenait avoir tourné la tête et vu ce cheval moucheté de gris, traînant derrière lui ce qui lui semblait être un immense et sombre bâtiment d’une lourdeur effroyable ; la La jeune fille avait alors posé sur sa tête ses petites mains délicatement gantées, et fermé ses yeux du plus fort qu’elle le pouvait, tel un enfant qui pense ne plus être vu car lui-même n’y voit plus. Le cheval s’est cabré avec fureur, à quelques centimètres de la pauvre enfant, pétrifiée au au milieu de la voie.
Un homme était descendu du véhicule en hâte et s’était précipité à ses côtés. Elle reconnut immédiatement cette voix suave et élégante avant même d’avoir osé rouvrir les paupières. Il s’agissait de l’homme en habit, Guillaume, qui allait devenir son époux.
Clémence songeait à ce souvenir vieux de trois ans, espérant en vain retrouver ce sentiment de plénitude qui envahissait son être. Guillaume s’apercevait de la détresse dans laquelle se trouvait son épouse et se sentait terriblement impuissant face à tant de souffrance. Alors qu’il se rendait rue SaintMartin chez son ami Frennet avec qui il avait combattu aux barricades, il passa devant la tour SaintJacques, là où tout était né. Il s’arrêta, la mine défaite, l’âme au plus bas et contempla ces lieux marqué d’un souvenir si vif. Guillaume se tenait debout, sur les pavés, face à la tour. Son regard, comme celui de Clémence autrefois, se baladait le long de la façade. La différence était que désormais, le ciel ne laissait plus de chance aux rayons du soleil de frapper gaiement les faces du monument. Les épais nuages leur barraient la route, donnant aux pierres normalement d’un beige tendre, un éclat sombre, sale et grisâtre. La pluie ne faisant que de tomber et l’Automne battant son plein, les feuilles mortes et agglutinées dans les caniveaux formaient de petits monticules de mélasse humides et repoussantes. La tour semblait morne et fatiguée. Elle semblait elle aussi se lasser du temps maussade qui s’abattait sur son toit depuis des jours, et salissait ses belles pierres autrefois lumineuses et Guillaume eut une idée, si sa femme venait à retrouver les lieux incontestablement gravés dans son cœur, si elle parvenait à se souvenir à quel point elle aimait la vie à ce moment là de son existence, peut-être alors changerait elle, et son regard désormais éteint, d’une vacuité terrifiante, retrouverait la gaîté qui la caractérisait tant avant le drame.
Dès le lendemain, Guillaume vanta les mérites du vent frais et de la fine bruine qui tombait dehors afin de faire épouser à sa femme, l’idée de mettre le nez hors de ces quatre murs. Mais la jeune femme refusait la plupart du temps de voir la lumière du jour si elle ne s’y voyait pas contrainte, réitéra, invoquant une certaine fatigue et une broderie qu’elle tenait à terminer. Son mari la laissa donc à contrecœur, comme tous les jours afin d’assurer ses fonctions dans le cabinet d’avocat qui l’avait engagé après ses prises de position remarquables lors de l’insurrection de Paris. Il quitta donc celle qu’il avait si souvent vu rire aux éclats, désormais errant dans cet appartement froid et mansardé, à l’angle de la rue SaintLouis et de la rue d’Ormesson. Il déposa sur son front un baiser plein de tendresse et de soutien, effleura sa joue du dos de sa main et lui promit de ne pas de ne pas rentrer après neuf heure.
Une fois la porte close, Clémence se retrouva comme chaque jour, seule avec le silence écrasant de cette chambre de bonne aussi petite que lugubre. Elle se leva de la chaise grinçante sur laquelle elle passait le plus clair de son temps et s’avança un peu hagarde vers la fenêtre de laquelle jaillissait la lumière glaçante et bleutée du petit matin. Les carreaux embrumés dégageaient une froideur effrayante qui la fit frissonner et la poussa à enfouir ses mains sous son châle. Elle regarda le paysage que cette triste mais néanmoins grisante vue lui offrait. Nonchalamment, elle posa ses yeux sur le trottoir luisant de la rue Saint-Antoine et songea à quel point la vie serait plus belle s’il n’y avait ne seraitce qu’un jour un coin de ciel bleu du ciel à observer. Elle leva donc machinalement les yeux vers le ciel brumeux, laissant échapper un soupire de résignation. Son regard se posa sur les toits de l’église Saint-Paul ; elle était si belle d’habitude! Pourtant ce matin là, elle paraissait fade et lugubre. La pluie et le brouillard semblaient lui avoir retiré toute sa grandeur pour laisser place à ce vieux monument sinistre et inhospitalier. Plus loin, presque hors de son champs de vision, Clémence observa la place des Vosges et ces âmes déambulant dans les allées. Le vent secouait violemment les branches des arbres, précipitant avec méchanceté des dizaines de feuilles tourbillonnant dans l’air avant d’atterrir.
La pluie fouettait la surface des fontaines y dessinant ainsi une multitude de fleurs semblables à des centaines d’explosions. Soudain, le pas des promeneurs s’accéléra et une sorte de vague de panique envahie la foule ; il grêlait à présent. Il grêlait si fort que l’on aurait cru le ciel en colère, voulant prouver sa force et sa puissance dans une violente tempête. En quelques secondes, la place se vida ne laissant plus de place qu’au vacarme des éléments se déchaînant sur les arbres semblant se débattre, sur le gravier semblant suffoquer, sur les statues semblant hurler. Clémence comme désespérée par ce spectacle préféra détourner le regard et regagner sa place, sur sa chaise de bois, au fond de l’appartement. Elle saisit tristement son cerceau renfermant un mouchoir d’un blanc éclatant et se mit à broder, n’écoutant que l’eau ruisseler dans les gouttières et le bruit lancinant de la pendule marquant les secondes. Les jours, les semaines s’écoulèrent ainsi et nous étions désormais au cœur de l’hiver.
Clémence avait appris à vivre avec le manque au quotidien et depuis quelques jours, son état de santé commençait à préoccuper Guillaume. La jeune femme était en proie à de sévères maux de tête et à de fréquentes nausées, mais une épidémie de grippe touchait Paris et les médecins étaient débordés. Guillaume décida de faire venir un de ses amis médecin, prétextant une invitation à dîner qu’il lui devait après un service rendu. Celui-ci passa au domicile du couple le soir même. Clémence avait préparé un dîner copieux et revigorant. Pendant le repas, les trois compères d’un soir discutèrent de tout et de rien ; de la grippe, du froid, du pain qui allait venir à manquer, du Roi… Le docteur, un certain Jean Binsset, raconta avec enthousiasme sa dernière visite avec son épouse au musée des arts et métiers. Il expliqua avoir été frappé par ces deux immenses escaliers de marbre dans le hall principal ainsi que par les grandes baies vitrées aboutissant à un plafond fastueux dans sa qualité d’ornementation. Il raconta avoir arpenté ses gigantesques allées, les yeux grands ouverts, semblable à un enfant découvrant un magasin remplit de jouets tous plus beaux et attrayants les uns que les autres. Il avoua s’être sentit minuscule et insignifiant face à ces murs aussi hauts que somptueusement décorés. Lorsqu’il avait visité ce bâtiment, il faisait nuit noire dehors, et il raconta avoir éprouvé la sensation d’être tel un insecte Clémence écoutait ce récit avec un sincère intérêt mais en se levant pour débarrasser les assiettes, elle se sentit partir, comme attirée vers l’arrière puis se laissa choir, incapable de faire face. Elle fut réveillée par une sensation de brûlure à l’intérieur du nez et de la gorge ; le docteur Binsset lui agitait une fiole de vinaigre juste sous les narines. Sa tête était posée sur les genoux de Guillaume qui la scrutait, le visage rongé par l’inquiétude. Le docteur, après s’être assuré que tout allait bien, lui fit quelques examens de routine puis il posa certaines questions auxquelles Clémence répondit avec le plus d’exactitude possible. Le médecin la fixa, fixa Guillaume puis retira son stéthoscope de ses oreilles et prononça, ému, ces quelques mots : « Vous attendez un enfant. » Personne ne réagit jusqu’à ce que Clémence porte une main devant ses lèvres entrouvertes et que ses yeux grands yeux gris se remplissent de larmes dans une exclamation de joie. Guillaume étreignit sa femme avec la délicatesse d’un joaillier déposant une pierre précieuse sur un coussin de velours, et la passion d’un musicien achevant sa plus belle partition.
Toujours sur le parquet froid de cette chambre qui ne semblait plus si triste, Clémence tourna la tête vers la fenêtre et vit des flocons tomber lentement à l’extérieur, avec douceur et sérénité. Elle se demanda alors comment la nature avait pu être si virulente et désormais si délicate. Elle s’en trouva émue. Ces larmes qui coulaient sur ses joues roses étaient le mélange d’une multitude de sentiment. Une grande surprise, un immense bonheur mais aussi un grand espoir. Avec ces larmes s’en allaient ces douloureux mois venant de s’écouler et elle se jura de ne plus jamais laisser la noirceur s’emparer de son esprit.
Guillaume posa les mains sur le ventre de Clémence avant que celle-ci ne les recouvre des siennes, fermant les yeux, expirant de béatitude. Cet enfant, il allait naître bercé par la douceur de l’Été. Il serait un garçon, Clémence en était certaine. Il serait un garçon et il s’appellerait Pierre.
Ophélie


